Bourse de recherche FCRF "Isolement social des jeunes"

call illustration

Recréer le lien social : isolement et vulnérabilité des jeunes 

Thématique de recherche

Pour le Conseil économique, social et environnemental (CESE)[1], l’isolement social est « la situation dans laquelle se trouve la personne qui, du fait de relations durablement insuffisantes dans leur nombre ou leur qualité, est en situation de souffrance et de danger. » L’isolement social peut signifier l’absence ou la rareté des liens[2], mais il peut aussi être vécu quand la qualité des relations est insuffisante. La vie sociale n’est pas qu’affaire de quantité : des liens sociaux qui ne nourrissent pas l’individu peuvent provoquer un sentiment d’isolement, alors même qu’il vit au milieu des autres.[3] Le CESE précise ainsi que « les relations d’une qualité insuffisante sont celles qui produisent un déni de reconnaissance, un déficit de sécurité et une participation empêchée. Le risque de cette situation tient au fait que l’isolement prive de certaines ressources impératives pour se constituer en tant que personne et accéder aux soins élémentaires et à la vie sociale. »[4]

Les enquêtes qui mesurent l’isolement social en France sont assez peu nombreuses et n’apprécient pas forcément les mêmes situations. Cela dit, elles témoignent toutes de l’ampleur d’un phénomène important, qui semble s’aggraver, et qui contrairement aux idées reçues touche toutes les catégories d’âge. Selon l’INSEE, 6,6 millions de Français âgés de 16 ans ou plus souffraient d’isolement social en 2015.[5]

D’après l’étude répétée de la Fondation de France[6], 5 millions de Français étaient « en situation de solitude » en 2017, dont 2 millions de 15-30 ans, soit 18 % de cette tranche d’âge, étaient « vulnérables socialement, ne rencontrant physiquement et ne passant du temps avec d’autres personnes que très rarement ». 700 000, soit 6 % des 15-30 ans, vivaient même en situation d’isolement social total[7].

Le 10e rapport annuel sur les solitudes de la Fondation de France paru en 2020[8], confirme une forte hausse de l’« isolement relationnel » au cours des dix dernières années : 3 millions de personnes isolées supplémentaires depuis 2010. Selon ce rapport, l’isolement concernerait plus de 7 millions de Français en 2020, soit 14 % de la population, contre 9 % en 2010. Les jeunes seraient de plus en plus touchés, notamment les 18-29 ans. Cette tranche d’âge, déjà la plus pauvre, se paupérise un peu plus chaque année. En 2017, un cinquième des 18-29 ans vivaient en-dessous du seuil de pauvreté. En 2020, 13 % des jeunes de cette tranche d’âge seraient socialement isolés, contre 2 % il y a 10 ans.

 Plus récemment, les conclusions de l’enquête réalisée par l’institut IFOP pour l’association Astrée à l’occasion de la Journée des Solitudes 2021[9] ont dressé un état des lieux des solitudes en France à la sortie d’une année 2020 marquée par un contexte de crise sanitaire et sociale. Elles indiquent une aggravation de la situation depuis le dernier baromètre : 18 % des Français se sentent toujours ou souvent seuls, contre 13 % en 2018. Selon ce baromètre, 1 Français sur 2 souffrirait davantage de solitude depuis la crise sanitaire. Les personnes vivant seules et les plus précaires sont les plus touchées par la solitude. Les jeunes âgés de 18 à 24 ans seraient les plus concernés (27 %), devant les 25-34 ans (20 %). Parmi les jeunes, les étudiants sont particulièrement touchés : 28 % déclarent se sentir toujours ou souvent seul.

 Les causes d’isolement social chez les jeunes sont multiples. Il existe des facteurs familiaux aussi bien qu’économiques : départ du domicile parental, célibat, éloignement, problèmes de santé, complexes physiques… Le phénomène est multifactoriel et résulte souvent d’un « enchaînement d’événements ».[10] Selon l’étude sur les solitudes de la Fondation de France, les jeunes isolés ou socialement vulnérables ont plus souvent entre 25 et 30 ans et sont répartis de façon équilibrée entre hommes et femmes. Près de 61 % d’entre eux déclarent avoir quitté le domicile parental, 47 % ne sont pas dans une relation amoureuse, et ils sont en général moins diplômés que l’ensemble des 15-30 ans (13 % sans diplôme contre 8 % de l’ensemble).[11]

A l’instar d’autres études, celle de la Fondation de France montre que quelle que soit la tranche d’âge, « les conditions de vie participent des facteurs d’affaiblissement ou d’empêchement du lien social et potentialisent le risque d’isolement »[12]. Depuis 2016, les bas revenus et les classes moyennes inférieures constituent à eux seuls près de 60 % des personnes socialement isolés[13]. En janvier 2020, plus d’un tiers des personnes socialement isolées disposent de bas revenus, contre un quart de la population française.[14] Les personnes socialement isolées sont surreprésentées parmi « les chômeurs et les inactifs non étudiants, des personnes au foyer pour l’essentiel. Plus du tiers des isolés ont des bas revenus, contre un quart dans l’ensemble de la population. Les isolés sont par ailleurs surreprésentés parmi les Français qui s’imposent des restrictions sur leurs dépenses de santé et d’alimentation. »[15] De nombreux travaux montrent que si l’isolement social est un phénomène croissant dans l’ensemble de la société, il concerne néanmoins plus souvent les personnes aux bas revenus, notamment sous ses formes les plus problématiques en termes de parcours de vie et de cohésion sociale, à savoir l’isolement et la solitude subie.[16][17] La sociabilité est contrainte par le niveau de ressources, la pauvreté rendant plus difficiles les sorties culturelles, pour le loisir, ou même l’investissement dans une association qui nécessitent généralement des dépenses supplémentaires.

Tout comme ses causes, les conséquences de l’isolement social sont multiples, et on observe chez les personnes atteintes des effets de cumul avec la précarité et la vulnérabilité sociale et économique, en matière de ressources ou de précarité de l’emploi. Il est par ailleurs associé à une santé dégradée et à un moindre niveau de bien-être, pouvant mener à l’apparition de troubles psychiques. L’étude sur les solitudes de la Fondation de France souligne que les 5,5 millions de personnes isolées sont certainement aussi dans des situations de vulnérabilité psychosociale « dans la mesure où il leur est probablement plus difficile de s’appuyer sur un membre de leur entourage en cas de coup dur, d’échanger leurs joies et leurs peines, et de bénéficier des liens sociaux forts. »[18] En cas de difficultés, les personnes isolées ont également 30 % de chances en moins d’obtenir de l’aide que les personnes non isolées selon l’INSEE.[19]

En 2016, le rapport de la mission « Bien-être et santé des jeunes » soulignait que 10 % des jeunes de 16 à 25 ans connaissent un épisode dépressif[20]. Conséquence d’un « enchevêtrement des vulnérabilités psychiques sociales et culturelles », ces moments de fragilité peuvent retentir sur les parcours de vie et conduire à la rupture des liens de confiance envers l’entourage ou l’institution scolaire, à des attitudes de retrait, au rejet des camarades, à l’enfermement dans des spirales d’échec et d’exclusion, à l’adoption de conduites à risques et aux addictions, pouvant aller jusqu’au suicide, qui constitue la seconde cause de décès dans cette population.

Plus spécifiquement sur les étudiants, la Mutuelle des étudiants (LMDE) mène tous les trois ans une enquête nationale sur la santé des étudiants (ENSE)[21]. En 2019, celle-ci relevait que 42 % des étudiants déclarent avoir renoncé à une consultation médicale au cours des douze derniers mois, 40 % pour raisons financières ; près de 4 étudiants sur 10 étaient en situation de mal-être et présentaient des troubles anxieux ; enfin, l’enquête soulevait un cumul des fragilités, puisque les jeunes isolés socialement font aussi part d’un sentiment d’être mal informés sur leur santé et sont en situation de vulnérabilité financière.

La crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 a renforcé la précarité des jeunes en France, comme l’a notamment montré l’enquête réalisée pour la FAGE[22] par l’institut IPSOS en juin 2020[23]. Les conséquences de cette crise sur les jeunes, quel que soit leur statut (à la recherche d’un emploi, actifs, étudiants…), sont fortes et multiples, qu’il s’agisse de leurs ressources financières, leur santé, parcours académique et l’orientation, accès à l’emploi, etc.

Selon cette étude, la période de confinement a tout particulièrement fragilisé cette jeune génération : près des trois quarts des jeunes interrogés ont déclaré avoir été « affecté au niveau psychologique, affectif ou physique (73%), une proportion nettement plus importante que la moyenne des Français ». Ainsi, pendant le confinement, « 64% des jeunes de 18-24 ans déclarent avoir ressenti le besoin de se confier à quelqu’un, d’être écouté (une proportion qui atteint 69% chez les étudiants), un besoin, une détresse psychologique significative qui est allée pour près du quart d’entre eux jusqu’à avoir eu des pensées suicidaires (23%) ».[24]

Dans ce contexte, la Fondation Croix-Rouge française souhaite conduire une recherche-action dans le but de (1) mieux comprendre les facteurs d’isolement social des jeunes, notamment les nouvelles dynamiques et particularités territoriales, afin de mieux intervenir sur les situations de potentielle fragilité en amont de la réalisation du risque, et (2) étudier les dispositifs innovants et efficaces mis en place par des structures associatives en matière de prévention de l’isolement et d’accompagnement des jeunes isolés, afin de mieux les (faire) connaître et proposer des pistes d’amélioration et d’essaimage en fonction des spécificités des territoires.

Les candidatures pourront porter sur un ou plusieurs axes de recherche suivants.

 

Comment qualifier et comprendre l’isolement social des jeunes selon les territoires ?

On a longtemps cantonné la question de l’isolement social aux territoires qui ont des « fragilités » : territoires ruraux, quartiers prioritaires de la politique de la ville… La récente crise des « Gilets Jaunes » a mis à jour la question de l’isolement social dans ce qu’on appelle désormais « le périurbain »[25][26], et la situation dans les métropoles est aujourd’hui également au cœur de travaux de plus en plus nombreux. On sait désormais que l’isolement social est un phénomène de masse qui touche tout le territoire français. Aussi, il semble désormais acquis que l’échelle pertinente pour identifier les personnes souffrant de leur isolement et les aider à en sortir est micro-locale, et que cela nécessite donc une fine connaissance et adaptation préalable aux spécificités de chaque territoire.

Comment qualifier et comprendre la prévalence et les dynamiques de l’isolement social des jeunes selon les spécificités territoriales ? Comment les facteurs d’isolement social et profils de jeunes varient selon la situation géographique ? Pourquoi ces situations extrêmes persistent-elles en dépit de l’existence d’un système d’aide dans certains territoires ?

 

Comment repérer et prévenir l’isolement social des jeunes ?

Le repérage est aussi le préalable à toute démarche d’accompagnement social, financier ou médico-social, afin d’aller vers celles et ceux qui n’ont pas bénéficié à temps d’un repérage préventif et qui sont désormais « hors des radars ». Aujourd’hui, les intervenants, bénévoles ou professionnels, sont souvent confrontés à la découverte de situations d’isolement qui aboutissent à des prises en charge tardives, dans un contexte de dénuement avancé. Il arrive par exemple que des personnes en grande difficulté soient signalées à des associations ou hôpitaux par des voisins ou des proches démunis face à des troubles cognitifs grandissants, parce qu’elles n’avaient aucun suivi, aucun entourage vers qui se tourner, ni aucune surveillance à domicile par un réseau de soins adapté.

Comment repérer et prévenir efficacement l’isolement social des jeunes ? Quels sont les obstacles à ce repérage ? Quelles sont les forces et faiblesses des dispositifs existants de repérage des jeunes isolés ? Comment ces dispositifs diffèrent selon la situation géographique ? A la manière de certains nouveaux dispositifs (véhicules itinérants allant de communes en communes rurales, etc.), comment « aller vers » les jeunes pour mieux identifier les situations d’isolement social ?

 

Comment mieux travailler en réseau pour lutter plus efficacement contre l’isolement social des jeunes ?

 Le maillage de bénévoles s’avère parfois très efficace sur certains territoires, mais le succès des associations dépend notamment de la coopération d’autres acteurs. On observe un réel besoin de coordination et de pilotage territorial de proximité sur les questions d’isolement social. Le travail en réseau et la coordination des partenaires apparaissent comme une dimension transversale à, sinon toutes, de nombreuses actions de lutte contre l’isolement social. La complexité de la problématique et ses divers déterminants encouragent à réunir les acteurs, professionnels et associatifs, des champs sociaux, sanitaires, éducatifs, etc. pour apporter une réponse globale, pertinente et coordonnée aux situations individuelles sur un territoire donné.

Comment mener des actions de prévention collectives en mobilisant les différents intervenants (aides de vie, travailleurs sociaux, médecins, assistantes sociales des communes, etc.) pour que chacun soit vecteur d’alerte précoce ? Dans quelle mesure une articulation des actions des institutionnels et associatifs aux réseaux informels de solidarité de proximité pourrait donner lieu à de meilleurs leviers de lutte contre l’isolement social des jeunes ?

 

Comment mieux accompagner les jeunes socialement isolés ?

Ce qui caractérise les personnes isolées est de ne pas être en contact, ou très peu, avec d’autres personnes. Elles sont aussi souvent inconnues des institutions et structures sociales. C’est pourquoi des collectivités et des associations vont à la rencontre des personnes isolées dans leurs lieux de vie, organisent des activités collectives ou gèrent un espace de rencontres. Ainsi, la démarche d’« aller vers » semble particulièrement pertinente, et même indispensable, pour lutter contre l’isolement social[28].

Aussi, parmi les manifestations de la souffrance psychique peuvent être constatés un désinvestissement de la vie quotidienne et plus largement une inhibition à agir. C’est pourquoi les activités visant à créer du lien social permettent de réinscrire dans le présent et trouver une motivation à faire quelque chose. Des travailleurs sociaux parlent de « remobilisation sociale », notamment via des actions au domicile des personnes en situation d’isolement et qui visent à être une transition vers la participation des personnes à la vie sociale et la sortie de leur isolement.

Comment mieux adapter le soutien aux jeunes isolés à la variété de situations de vie et aux difficultés spécifiques de chaque territoire ? Quelles sont les forces et faiblesses des dispositifs existants d’accompagnement des jeunes isolés destinés retisser du lien social et/ou à éviter que la spirale isolement-précarité ne s’installe ? Comment l’engagement des jeunes (bénévolat, volontariat en service civique) peut-il constituer, de manière préventive ou non, un espace de respiration, de prise de confiance et de rencontre avec l’autre dans un environnement bienveillant et balisé de repères ?

Institution
Date de candidature
Durée
1 an
Discipline
Humanités : Anthropologie & Ethnologie
Sciences sociales : Démographie, Economie, Géographie, Psychologie et sciences cognitives, Science politique, Sociologie