Transition humanitaire : les enjeux de l’autonomie

Transition humanitaire : les enjeux de l’autonomie et de l’action locale

call illustration

Thématique de recherche

Le champ de l’action humanitaire internationale doit gérer aujourd’hui des besoins d’une ampleur inégalée, en lien notamment avec la pression démographique, la croissance non contrôlée des zones périurbaines, des crises et conflits armés prolongés, des pandémies et crises sanitaires inédites, un sous-développement chronique, ou encore des catastrophes naturelles plus fréquentes et destructrices en raison du dérèglement climatique. Selon le rapport de l’ALNAP, L’Etat du système humanitaire 2018, on estime à 201 millions le nombre de personnes ayant eu besoin de l’aide humanitaire internationale en 2017, dont 68,5 millions de personnes déplacées de force par les conflits et la violence. L’Aperçu Humanitaire Mondial nous informe qu’en 2022 « 274 millions de personnes dans 63 pays auront besoin d’aide humanitaire et de protection. Ce nombre est une augmentation significative par rapport aux 235 millions de personnes il y a un an, ce qui était déjà le nombre le plus élevé depuis des décennies ». De plus, l’application et le respect du DIH posent de nombreux défis du fait de l’évolution des conflits contemporains où les nouvelles technologies sont de plus en plus présentes et la qualification des conflits se compliquent.

Les besoins ne cessent d’augmenter d’année en année (ils sont désormais chiffrés à 41 milliards USD), et le secteur ne parvient pas à tous les couvrir, même s’il n’a jamais été aussi bien doté en ressources financières et humaines. Cela s’explique bien sûr par le nombre croissant de personnes nécessitant une assistance humanitaire, mais pas uniquement. On constate par exemple que la capacité des populations à accéder à l’aide humanitaire dans les situations de conflit armé se détériore, les gouvernements et les groupes armés non étatiques refusant de plus en plus souvent l’accès ou utilisant la bureaucratie pour l’entraver. En conséquence la couverture humanitaire a été faible pour un grand nombre de migrants en situation irrégulière ou de personnes déplacées internes (PDI) en dehors des camps.

Ce contexte inédit complexifie le champ de l’action humanitaire internationale alors même qu’il connait depuis la fin des années 1990 des mutations importantes qui laissent à penser que l’humanitaire du XXIe siècle sera très différent de celui initié avec la création de la Croix-Rouge en 1863, voire changera de paradigme.

En effet, au cœur de nombreuses crises récentes (réponse à l’épidémie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest, programmes au Sahel, présences des ONG internationales en Asie, cyberattaques) l’action humanitaire traditionnelle peut être contestée, se retrouver dans des impasses opérationnelles ou ne pas s’être suffisamment adaptée. Les pays dits « bénéficiaires de l’aide » expriment de leur côté une volonté croissante d’autonomie dans la gestion des actions qui concernent leur population. Ils ne veulent plus dépendre d’une aide internationale jugée trop asymétrique et éloignée du concept de partenariat, dont ils estiment qu’elle ne favorise ni le développement ni la réduction de la pauvreté. Certains, autrefois bénéficiaires de l’aide internationale, jouent désormais un rôle actif dans la prise en charge des interventions humanitaires concernant leurs territoires. D’autres reprennent en main la mise en place des projets, les flux de financements mais aussi les images et discours qui concernent leurs populations, allant jusqu’à engendrer un véritable « humanitaire d’Etat ». Ailleurs, la montée en puissance des nouveaux bailleurs reconfigure les relations, avec pour objectif d’investir le champ international et le champ médiatique, longtemps apanage des pays occidentaux.

Le champ humanitaire devient le théâtre d’innovations, notamment en Afrique, véritable laboratoire des alternatives humanitaires où des initiatives locales s’observent partout. Des assurances privées telle que l’African Risk Capacity(ARC) lancée par l’Union Africaine ont été créées pour couvrir les États contre les risques de catastrophes naturelles et les dégâts causés par des épisodes climatiques extrêmes. Selon les contextes, les municipalités et les sociétés civiles jouent un rôle croissant tout en peinant à trouver un modèle.   Les ONG locales, confessionnelles ou communautaires se multiplient, expriment la volonté d’assurer elles-mêmes l’aide de leur population dans leur propre pays et revendiquent d’avoir réellement les commandes en mains. Ces ONG sont aussi de plus en plus puissantes, telle Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC), devenue première ONG au monde avec près de 110 000 employés et un budget annuel dépassant le milliard de dollars. Aussi, l’utilisation des nouvelles technologies se développe via des programmes élaborés en étroite collaboration avec les Etats nationaux (livraison de sang par drones au Rwanda, projet IEDA au Burkina Faso, etc.). Au regard de leur apparent potentiel d’autonomisation, ces innovations issues des pays bénéficiaires de l’aide questionnent la place et le rôle des acteurs internationaux, en ouvrant de nouvelles voies d’action possibles en connexion avec le système de solidarité internationale traditionnel.

Tout cela appelle l’action humanitaire à opérer une véritable mutation, car cela révèle une période de transition, qui n’a pas été anticipée, et qui traduit le passage d’un paradigme de solidarité Nord-Sud  concentré en terme de ressources et de diffusion des pratiques, à un nouveau modèle multipolaire beaucoup plus complexe en terme de menaces et d’opportunités, en lien avec les concepts de développement humain, de développement durable et de changement social et à la confluence d’intérêts parfois divergents provenant d’une diversité d’acteurs (bailleurs de fonds, entreprises, institutions, médias, etc.). Ainsi, parvenir à une réponse plus « locale » et décentralisée aux besoins humanitaires est apparu dans l’agenda politique comme une réponse possible aux problèmes auxquels se heurte l’humanitaire international, et à la nécessité de le réformer.

Entre 2015 et 2017, un petit nombre de gouvernements donateurs a fourni la majeure partie de l’aide humanitaire internationale : les trois principaux bailleurs de fonds représentaient 59 % de toutes les contributions gouvernementales en 2017, selon le rapport de l’ALNAP, L’Etat du système humanitaire 2018. La plupart des financements de ces bailleurs de fonds (60 % en 2016) sont allés à des agences multilatérales. Cependant, la plus grande partie de cet argent a ensuite été transférée sous forme de subventions à des organisations non gouvernementales (ONG). Parmi les ONG, les financements se sont concentrés sur les grandes organisations internationales : en 2017, les six plus grandes ONG internationales représentaient 23 % des dépenses totales des ONG. À l’autre extrémité de l’échelle, les ONG nationales et locales n’ont reçu de façon directe que 0,4 % de toute l’aide humanitaire internationale ; 0,2 % entre 2009 et 2013 selon les recherches menées par Development Initiatives (Global Humanitarian Assistance Report 2014).

Le rapport du Secrétaire général du Sommet humanitaire mondial de 2016, et le Grand Bargain qui en résulta, avaient appelé à des réponses « aussi locales que possible, aussi internationales que nécessaire », le système humanitaire international s’engageant davantage à investir dans la capacité des organisations locales à travailler en complément avec les homologues internationaux. Force est de constater qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, et que les objectifs du Grand Bargain, qui engagent les donateurs et organisations d’aide à fournir 25% du financement humanitaire mondial aux intervenants locaux et nationaux d’ici 2020 sont très loin d’avoir été atteints.

La « localisation de l’aide » est généralement définie comme un processus collectif des différentes parties prenantes du système humanitaire (donateurs, organismes des Nations Unies, ONG) qui vise à ramener les acteurs locaux (autorités locales ou société civile) au centre du système humanitaire avec un rôle plus important et plus central. En plus de permettre une réponse humanitaire plus efficace et performante, l’objectif à long terme de la « localisation » est de renforcer la résilience des communautés touchées par la crise en établissant des liens avec les activités de développement. Mais qu’en est-il des réalités après l’échéance non atteinte de 2020 ?

Concrètement, sur le terrain, nombre d’organisations humanitaires internationales travaillent systématiquement avec des partenaires locaux, et certaines, comme Alima par exemple, développent des modèles opérationnels inédits (en matière de partenariat, transfert de compétences, ressources humaines, etc.) ou de fortes innovations dans la réponse aux besoins des populations affectées, tels les transferts de cash, afin d’être plus efficaces. Aussi, on voit certains acteurs changer leur mode de gouvernance, en ouvrant les réseaux transnationaux à plus de gouvernance nationale dans les pays d’opérations, d’autres travailler à identifier des solutions de financement innovantes visant à renforcer les interventions humanitaires menées localement (START Fund Bangladesh, Oxfam Myanmar). Pour d’autres encore, comme l’a constaté le Groupe URD, la « localisation » est un moyen d’accéder à des régions au contexte sécuritaire difficile, en transférant des risques des acteurs internationaux vers les acteurs nationaux, ou d’économiser de l’argent dans un contexte où les donateurs exercent une pression pour réduire les coûts.

Cela dit, il y a peu de consensus sur ce que signifie une réponse véritablement « locale » en théorie – d’ailleurs la traduction du mot anglais « localisation » dans d’autres langues, comme le français, ajoute parfois de la confusion –, et en pratique on observe que cela peut prendre des formes très différentes et qu’il y a très peu d’incitations à la promouvoir au sein d’un système enclin à la centralisation structurelle et culturelle.

En conséquence, les initiatives allant dans ce sens, même si elles montent en puissance, demeurent marginales et les premières leçons tirées du débat sur la « localisation », ou encore la « fragmentation » de l’aide, montrent la vivacité de la discussion sur la façon dont l’articulation des deux dimensions « globales » et « locales » du système de solidarité internationale se traduit sur le terrain en termes d’efficacité, de coordination des aides extérieures avec les dispositifs d’aide intérieurs, et d’adéquation de l’aide avec les besoins des populations. Elles mettent en évidence la nécessité :

  1. de combler la méconnaissance – et ainsi dépasser certains stéréotypes – sur les acteurs humanitaires locaux (difficultés, pratiques, points de vue, valeurs…), notamment sur la façon dont le jeu des acteurs et des organismes transnationaux impacte leurs modes de fonctionnement et d’action;
  2. de comprendre quelles sont les réalités et effets des stratégies d’autonomisation et d’innovation mises en place par les acteurs internationaux dans un contexte annoncé de « localisation » de l’aide;
  3. de saisir quelles sont les conditions d’émergence de nouvelles normes, d’innovations institutionnelles et opérationnelles issues des pays bénéficiaires de l’aide ou des groupes de pays et leur impact sur le bien-être des populations, les relations avec les partenaires privés ou publics, et plus généralement le système humanitaire international ;
  4. et enfin d’étudier comment de telles initiatives – d’où qu’elles viennent – peuvent être capitalisées pour créer les conditions du développement des acteurs locaux et des réseaux transnationaux dans différents contextes.

L’objectif de l’appel « Transition humanitaire : les enjeux de l’autonomie et de l’action locale » est de permettre la compréhension de ces nouveaux modèles permettant d’envisager de nouvelles voies sur le rôle et le développement des acteurs locaux de l’aide, et plus généralement sur les tenants de la transition humanitaire, qui préfigure un nouveau paradigme, en appréhendant les conditions de sa réalisation dans différents pays. Il invite à explorer les obstacles et perspectives d’une action dirigée localement et à proposer des pistes de réforme de la réponse humanitaire contemporaine. Les candidats sont particulièrement encouragés à aborder des exemples de meilleures pratiques, notamment en ce qui concerne l’engagement communautaire, le lien entre l’action d’urgence et le développement, entre l’action humanitaire et l’action sociale. Comme dans de nombreux secteurs qui traversent des périodes de mutations extrêmes, l’approche éthique peut devenir un guide pour l’action, ainsi qu’un objet d’étude pour les chercheurs. C’est pourquoi un éclairage sur la dimension éthique et les modalités de son application sur le terrain est vivement souhaité.

Zones géographiques de recherche

Ces thèmes pourront être abordés dans une zone géographique comportant un ou plusieurs pays. La Fondation a identifié pour cet appel dix-huit pays prioritaires :

  • Bénin
  • Guinée
  • Niger (chercheurs résidents seulement)
  • Burkina Faso
  • Haïti
  • République démocratique du Congo
  • Burundi
  • Liban
  • République du Congo
  • Cameroun
  • Madagascar
  • Rwanda
  • Comores
  • Mali (chercheurs résidents seulement)
  • Sénégal
  • Côte d’Ivoire
  • Mauritanie (chercheurs résidents seulement)
  • Togo

Les pays ciblés constituent une entrée empirique pour les recherches. Ils ne correspondent en aucun cas aux nationalités d’éligibilité du candidat.

L’accès au terrain sera conditionné par une évaluation précise des risques remise lors de la candidature et mise à jour avant le départ en prenant soin de vérifier au préalable les recommandations du MEAE français.

Chaque lauréat bénéficiera en outre de :

• la possibilité de solliciter une participation aux frais d’assurance liés au terrain (pour un montant maximum de 500 euros).
• suivi scientifique et tutorat personnalisés
• accompagnement dans la valorisation des résultats de la recherche (traduction en anglais, publications sur ce site, soutien pour publier dans des revues d’excellence et notamment dans la revue Alternatives humanitaires, participation aux Rencontres de la Fondation)
• abonnement d’un an à la revue Alternatives humanitaires
• adhésion d’un an à l’IHSA

Dates clés :

• 7 fev. 2022 : lancement de l’appel
• Nouvelle date de clôture : 1er mai 2022 – clôture des candidatures à minuit (heure de Paris) 
• 6 juil. 2022 : annonce des résultats
• 1er sept. 2022 : début de la recherche
• 1er sept. 2023 : rendu des livrables finaux

Mots-clés :

• Autonomie et interdépendances
• Gouvernances
• Coopération et partenariat
• Localisation
• Transparence
• Redevabilité
• Pratiques émergentes
• Innovations institutionnelles

Institution
Date de candidature
Durée
1 an
Discipline
Sciences sociales : Géographie, Relations internationales, Science politique